Diaporama - Exposition à la Maison Elsa Triolet - Aragon

 

Maison Elsa Triolet 
Aragon le 24 juin 2006

Moulin de Villeneuve
78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines


POUR SALUER FRANCOIS HILSUM

 

…La présence de François Hilsum dans cette maison, ne doit rien au hasard tant elle est liée à une histoire familiale et personnelle singulière. Les parents de François, Marcelle et René Hilsum, furent en effet les premiers éditeurs du jeune Aragon, fraîchement revenu du front de la Première Guerre Mondiale et libéré de son armée d’occupation de l’Allemagne défaite, devenu poète dada et fondateur avec André Breton et Philippe Soupault du surréalisme. C’était aux premiers printemps des années vingt, à l’enseigne de la librairie « Au sans pareil » : « ce fut au bout du compte un merveilleux printemps ». 

Bon sang ne saurait mentir, et l’amitié du poète et d’Elsa pour les parents devait ensuite passer au fils, à François Hilsum, et durer toute leur vie. Après leur mort, François s’impliqua dans le devenir de cette maison de Saint - Arnoult. Il est, depuis son début, l’un des acteurs de l’association, puis de la fondation portant leurs noms croisés. Il s’est pleinement engagé dans les actions nécessaires qui devaient conduire à ce que le legs de la maison par Aragon à la France soit bien exécuté, que ce lieu soit ouvert au public, qu’il demeure – comme ils le souhaitaient – un lieu vivant. Et permettez au directeur actuel de cette association, après son prédécesseur, mon ami Michel Apel - Muller, de le dire : François Hilsum a été de toutes les initiatives entourant cette maison, assistant fidèlement à toutes nos réunions, conseils d’administration et Assemblées générales. Pour cela aussi, je tiens, en ce jour ou nous accueillons le peintre, à remercier l’homme, avec la sagesse de ses conseils et la force de sa générosité.

Mais il est temps, bien sûr, d’en venir à la peinture, dans laquelle tout jeune homme, François Hilsum se lança, avant de la retrouver plus tard, parvenu à sa maturité. Et depuis plus d’une dizaine d’années, son travail a été présenté dans quelques quarante expositions, dans bien des villes de France et régulièrement à Paris, mais aussi dans les grandes métropoles de la planète comme New York, Beyrouth, Hong Kong, Rome, Bruxelles, Zurich, Osaka. C’est dire – et vous comprendrez que j’y insiste – que c’est un grand honneur pour nous d’ajouter, grâce à l’amitié de François, à cette liste prestigieuse… la ville de Saint-Arnoult-en-Yvelines ! Permets-moi d’ajouter, mon cher François, – last, but not least – que tu m’as appris que le président de Sénat, Monsieur Christian Poncelet, avait choisi l’un de tes triptyques pour l’accrocher en permanence, dans le salon d’honneur de sa résidence officielle de la Haute Assemblée. Je dis cela pour m’en réjouir et t’en féliciter, mais aussi pour que nos amis soient nombreux, je n’en doute pas, à te demander de nous faire inviter, au motif de le voir, dans ce luxueux Palais de la République !

Présent chez Aragon et Elsa, tu as choisi, mon cher François, de mettre au cœur de cette exposition, des toiles qui sont nées de ta lecture passionnée et sans cesse reprise d’un roman majeur du poète, Aurélien, de la songerie et du travail plastique qui en sont nés chez toi. C’est qu’en effet l’ombre de bien des peintres traverse ce livre qu’Aragon écrivit au moment où, à Nice, en 1941, il fit la connaissance d’Henri Matisse. Il y a celle de Claude Monet, de Picasso, de Matisse naturellement, de Braque, de Picabia… C’est aussi que ce roman - poème, qu’évoqua si bien Claudel dès sa parution, est voué aux couleurs. Je pense à Bérénice, son héroïne malheureuse, « pour qui toutes choses à Paris avaient des couleurs neuves et vives. » Je pense encore à ce qu’en dit Aragon lui-même, plaçant son livre sous l’exergue d’une formule qu’il attribue à Paul Valéry, « le difficile est de faire le gris », et à ce somptueux début du chapitre dix : « Il y a toute sorte de gris. Il y a le gris plein de rose qui est un reflet des deux Trianons. Il y a le gris bleu qui est un regret du ciel. Le gris beige couleur de la terre après la herse. Le gris du noir au blanc dont se patinent les marbres. Mais il y a un gris sale, un gris terrible, un gris jaune tirant sur le vert, un gris pareil à la poix, un enduit sans transparence, étouffant, même s’il est clair, un gris destin, un gris sans pardon, le gris qui fait le ciel terre à terre, ce gris qui est la palissade de l’hiver, la boue des nuages avant la neige, ce gris à douter des beaux jours… » Mais j’arrête-là cette évocation de la promenade à l’avenue du Bois de Blanchette et d’une Bérénice agitée par une attente confuse.

Il y a encore des couleurs dont un personnage du livre, le peintre Zamora, proclame qu’elles sont « une superstition ». Il y a même cet hapax, trouvaille unique d’Aragon, qui, évoquant une plaine bosselée, nue, terreuse, conclut ainsi son propos en inventant une couleur inédite : « le tout d’une couleur de lièvre qui aurait plusieurs ventres. »

Mais, avec tes couleurs, mon cher François, tu as choisi de t’affronter à l’une des questions majeure du livre : comment peindre Bérénice, cette femme multiple et pourtant une dans son amour, qui fascine Aurélien parce que, lui déclare-t-il, « vous n’êtes pas une femme…vous êtes une foule…toutes les femmes ». Et c’est avec tes bleus – autre couleur majeure du livre – caressés en courbes féminines, que tu nous fais rêver de « ta » Bérénice pour nous aider à imaginer la nôtre. Voici donc une femme multiple et une, pour un « antiportrait » qui dérange en effet notre idée courante, notre attente, notre abc de ce qu’est un portrait, mais pour nous ouvrir à ce parfum d’absolu qu’elle incarne, à l’ambiguïté fondatrice de son être, dont Aragon nous dit merveilleusement qu’elle est « une présence. Une Absence. Les deux à la fois. »

Et les bleus de Bérénice se fondent dans les lueurs roses du Lulli’s, cette boîte de Paris où le jazz coule à flot. Et voilà Bérénice qui danse : c’est la musique et ses rythmes chaotiques, saccadés qui l’emportent dans le déchirement de ta pâte taillée au couteau, dans l’étourdissement, le dérèglement des sens. Et notre imaginaire te suit dans cet embrasement multiplié par la densité de ta matière, par tes courbes chavirées, comme dans un swing.

On l’aura compris, François Hilsum avec ses couleurs, sa toile et son travail de peintre ne se contente pas d’illustrer le texte d’Aragon, comme s’il s’agissait de suivre un cahier des charges, de mettre en image ce que le poète dit en mots. Il ne représente pas ce qu’Aragon décrit. Il ne dépeint pas, il peint. Il ne remplace pas l’écrit par la peinture. Tout au contraire, il célèbre le hiatus essentiel, la déhiscence irréductible qui sépare le visible du lisible. Il rêve sur les exigences du poète, nous fait voir ce que les mots ne disent pas. Il met en espace ce que les mots voués au temps permettent d’évasion au-delà d’eux.

C’est bien pourquoi « l’inconnue de la Seine », cette Lorelei, cette Ophélie de la misère, dont le visage aux yeux clos nourrit l’obsession désespérée d’Aurélien, demeure, pour Hilsum, qui pourtant la peint et pour nous qui regardons ses toiles, une inconnue. C’est qu’un visage bien identifiable la trahirait, la figerait, mettrait bas la part de rêve qu’elle incarne dans son évanescence même. Comme le remarque si justement Lydia Harambourg à propos de François Hilsum : « l’imaginaire a sa part dans cette orchestration d’une fluidité où la lumière creuse des gouffres. » Des gouffres où les couleurs du peintre nous entraînent comme pour nous dire par métaphore picturale toute l’inaccessibilité de l’amour d’Aurélien pour Bérénice.

On me pardonnera, j’espère, de m’être ainsi attardé si longuement sur ces toiles vouées à l’impossible amour d’Aurélien et de Bérénice. Car, bien sûr et fort heureusement, il y a toutes les autres, et François a voulu qu’elles ne nous éloignent pas de la poésie.

Ainsi a-t-il décidé de joindre à ses œuvres, comme autant de métaphores, de correspondances poétiques, de courts textes empruntés aux livres qu’il aime. Mais cette fois, à l’inverse de ses Aurélien et Bérénice, c’est après coup que le texte est venu, comme naturellement, se joindre à la toile. 

Comme Aragon portant en lui trente ans durant la substance de son Henri Matisse, roman pour tenter de cerner les chemins multiples et mystérieux de la création picturale, François Hilsumn reprend la vive tradition issue de l’Epitre au Pisons d’Horace et que résume la célèbre formule : « ut poesis pictura erit », (il en est d’un poème comme d’un tableau). Il serait évidemment bien long et bien pédant de revenir ici sur l’incroyable polémique multiséculaire qui conduisit les peintres à utiliser cette formule, notamment à la Renaissance, pour légitimer leur art, pour que la peinture puisse jouir d’une reconnaissance jusque là réservée aux arts du langage, c’est-à-dire pour qu’elle puisse enfin accéder à la dignité d’une activité libérale. François Hilsum veut montrer que la peinture et la poésie sont des activités d’égale dignité et deux sœurs unies par de multiples et intimes relations. Le grand Léonard de Vinci l’avait bien ainsi entendu, qui affirmait que « la peinture est une poésie muette et la poésie une peinture aveugle ». Ainsi, au lieu de se borner à un titre donné à ses toiles, François Hilsum a-t-il voulu aimanter notre regard –c’est-à-dire le laisser libre de son voyage – en mariant ses couleurs et ses formes à des invitations textuelles de poètes et de philosophes.

Je pense, par exemple, à ces ifrits, ces sortes de djinns, d’esprits, de génies sortis tout droit des pages des Mille et Une Nuits, dont il s’amuse à faire jaillir les vapeurs changeantes et contrastées d’une lampe d’Aladin. Ces ifrits de la mythologie musulmane ont la réputation de changer de forme, d’échapper à toute identité stable, et la force des toiles d’Hilsum, me semble-t-il, consiste en ce que ses couleurs, pourtant déposées sur l’immobilité de la toile, sont habitées de cet incessant mouvement de fusions et de métamorphoses, où nos yeux se plaisent à se perdre en se nourrissant. N’est-ce pas un masque africain qui surgit, ici, de la scansion des couleurs, à moins que ce ne soit, là, un cœur humain palpitant et imposant son rythme à une géométrie sensuelle ?

Je pense encore à ces deux triptyques où je vois une sorte de cosmogonie, de drame de l’univers en ses moments primordiaux, un big bang baigné de soleils intenses. L’ampleur des toiles, les formules du grand philosophe Michel Serres qui les accompagnent et où s’invite une métaphysique de l’espace et du temps, nous confrontent au plus haut de nous-même. Comme l’écrit l’ami Jean-Pierre Léonardini, nous voilà conviés « au cours métaphorique du soleil dans son aveuglante circularité supposée rayonnant à la cantonade en courbes féminines sublimées d’envergure cosmique, à peine touchées par le spectre des gris. » En les contemplant hier longuement dans cette salle, j’ai songé à la si belle mise en garde de Georges Bataille : « Dans la mesure où l’homme admet la morale utilitaire, on peut dire que le ciel se referme sur lui : il méconnaît la poésie, la gloire, le soleil à ses yeux n’est qu’une source de calories. » Grâce à François Hilsum, le soleil est pour nous bien autre chose : comme dans l’allégories de la Caverne de Platon, il est la source de toute vie, en y ajoutant l’incendie inextinguible des images où se brûlent nos jours.

Il y aurait encore bien des choses à dire pour saluer le travail que nous offre aujourd’hui François Hilsum. Je pense à ces « paysages mentaux » où il nous convoque à la suite d’André Breton, ou à ces toiles granuleuses qui nous accueillent à l’entrée de cette salle. Les sables que le peintre a mêlés à sa pâte multiple y proviennent certes bien de la vallée de la Seine, qu’il aime et auprès de laquelle il exerce son métier de peintre. Mais sur ses toiles, les voici, ces grains, qui se glissent sous nos paupières, comme autant de phosphènes incandescents. Et puis il y a ici, en un art différent, ces collages qui nous ramènent à la grande saga du surréalisme dont nous sommes partis, avec ces traits assumés d’un humour souverain.

Voilà pourquoi je veux remercier une nouvelle fois François Hilsum pour la richesse des émotions auxquelles il nous convie, pour sa capacité, disait René Char, à « mettre en route l’intelligence sans le secours des cartes d’état-major. »



Bernard Vasseur
Directeur de la Maison d’Elsa Triolet 
et Louis Aragon


retour accueil